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Un statut de l'élu plutot que des statues!

Publié le par Emmanuelle AJON


Je ne vous ai pas souvent parlé de moi, ou question sur le statut de l'élue.... Il y a cinq ans jour pour jour, se dessinait une très belle journée : je devenais maman pour la deuxième fois et savais que, trois semaines plus tard, démarrerait ma première campagne politique comme suppléante de la future députée socialiste de la 2° circonscription de Gironde, Michèle Delaunay.

Bref, comme on dit, j’entrais en politique ; sans prendre l’uniforme, je quittais ce que l'on nomme la société civile. Je découvrais l'âpreté physique et morale des campagnes politiques - deux autres ont suivi - mais aussi une future élue et des élus expérimentés pleins d'humilité. Bourreaux de travail plaçant l'homme et l'action publique au cœur de leur engagement, ils m’ont donné l’exemple d’un attachement résolu aux valeurs du socialisme, aux réalités du terrain, ciment indispensable à toute construction d'une vision et d’une action politiques. Avec eux, au service de mon mandat, j’ai pu m’intéresser à de nombreux domaines qui ne m’étaient pas familiers.

Je sais ce que doivent mes prises de position et de décision à ces rencontres humaines riches et variées, en prise avec la réalité quotidienne des citoyens.

J’ai aussi découvert l'appareil politique, son efficacité, sa complexité, sa férocité parfois, ses jeux aussi.

Et puis j'ai dû apprendre le statut de l’élue locale, cette campagne s’étant comme on sait conclue sur une victoire historique, offrant à la ville de Bordeaux un député socialiste – une femme en plus ! Une belle victoire qui a fait perdre à ce fief, détenu par la droite depuis 45 ans, l’appellation contrôlée de « circonscription du maire » !

Arrêtons-nous sur le statut d'élue, non pas au sens juridique, ni en termes des missions et des tâches qui m’incombent (j’en ai donné quelques aperçus au gré des billets de ce blog), mais bien de la place de l’élue dans la vie de tous les jours, dès son installation, quand il lui faut prendre des décisions pour mettre en accord sa vision politique, sa vie professionnelle, l'exercice de son mandat et sa vie personnelle. Cette équation, j’en porte témoignage, est l’une des plus difficiles à résoudre.

L'une des premières décisions que j'ai dû prendre a ainsi été d'ordre professionnel : arrêter ou non mon activité salariale. Mon choix a été de la poursuivre pour plusieurs raisons :

       - garder un lien avec la « vraie » vie, celle des gens au nom de qui j’exerce mon mandat ;

     - ne pas me couper de mon secteur professionnel, celui de l'habitat social qui me passionne, véritable source de prise de conscience et de décision pour moi, sans doute même mon baromètre sur le moral et les conditions de vie des Français. Bref, un peu mon CAC 40 ;

     - garder mon indépendance financière par rapport au monde politique, donc mon indépendance de pensée et d'action. Ne jamais avoir à faire des choix dictés par un besoin économique ;

     - garder mon indépendance de femme et de mère de famille ;

    - continuer à cotiser pour ma retraite ;

     - ne pas devoir m’accrocher coûte que coûte à un mandat, par crainte de me retrouver sans emploi et sans ressources à son terme.

C'est en fin de compte cette position qui conditionne une vie politique. Elle conduit à accepter d’être empêché parfois de participer à des manifestations, des réunions politiques, des conférences de presse, etc., en n’ignorant pas que la politique a horreur du vide et que toute absence sera « interprétée ».

Si, pour s’acquitter de son mandat, l’élue que je suis peut légalement prendre de nombreuses heures sur son temps de travail (non rémunérées dans la majeure partie des cas), elle ne peut en effet faire supporter un poids trop important d'absences d'un de ses cadres à une entreprise et à son activité. Il faut donc comprendre un temps de réaction parfois plus long aux sollicitations et à l'actualité. Cela ne se fait pas sans un sentiment de culpabilité, souvent important tant au niveau professionnel que politique.

Mais le temps n’étant pas élastique, il faut bien placer dans le même nombre d'heures son rôle d'élue, de salariée, de mère, de femme, de militante associative. Et donc assumer :

    - de ne pas être une maman comme les autres ;

     - de l’expliquer avec des mots simples à ses bouts de choux ;

     - de préserver du temps pour sa vie privée ;

       - de recruter un(e) super baby-sitter (d'avoir aussi de très bonnes copines, mobilisables sans préavis) ;

        - d’entraver sa carrière professionnelle ou son évolution professionnelle ;

        - de porter sa double culpabilité (la sienne propre et celle que vous renvoie la société).

Ne vous méprenez pas cependant, cette longue explication n'est pas une plainte ou une complainte. Je ne doute aucunement de mes choix, persuadée qu’ils permettent de créer un environnement d'élue politique locale plus en lien avec la réalité quotidienne des Français. Cette position dont je suis fière n'est malgré tout pas tenable pour tous ni dans le temps. C’est justement cette expérience assumée qui me convainc farouchement de la nécessité d'un véritable statut légal de l'élu local, au-delà du non cumul des mandats.

Pour tous les citoyens qui souhaitent en effet des élus plus proches de leur réalité, ou ceux encore qui se sentent frustrés de ne pouvoir s’engager activement eux-mêmes dans la vie politique, un long chemin demeure à parcourir. Le rôle d'élu demande de plus en plus de temps, de disponibilité, d'apprentissage, de connaissances ; parallèlement, on ressent le besoin d'une réelle pluralité socio-économique dans le paysage politique.

N’est-il pas intellectuellement malhonnête de souhaiter une telle évolution sans exiger un statut juridique de l'élu, non seulement durant l’exercice de son mandat mais aussi à son issue ? Une véritable société démocratique se doit d’assumer un tel statut, avec ses devoirs, ses réserves, ses limites, mais aussi ses droits, en adéquation avec les enjeux économiques, familiaux, sociaux et professionnels de l'homme ou de la femme que demeure l’élu.

La promotion de ce statut implique une réflexion sur la rémunération des élus, en particulier en milieu rural où nombre d’entre eux sont bénévoles, la garantie de retrouver un emploi en fin de mandat, notamment en cas de non cumul dans le temps, l’assurance d’une réinsertion professionnelle, la validation des acquis de l'expérience. Il convient de réfléchir en parallèle à un accompagnement des entreprises qui emploient des élus, pour que l’exercice d’un mandat ne pénalise en rien leur organisation et leur activité, ne constitue pas un poids économique préjudiciable.

Une attention particulière me semble devoir aussi être portée à l’accompagnement des élues féminines dans leur vie familiale, notamment en termes de garde des enfants.

 

En bref, les questions suivantes doivent rapidement trouver une réponse pour l’avenir des élus locaux : comment assumer pleinement un mandat lorsque l'on est issu du secteur privé ? Comment cotiser à la sécurité sociale ou à une caisse de retraite alors qu'une indemnité (non assimilable à un salaire) ne le permet pas ? Comment régler le problème du cumul des mandats dans le temps lorsque la question de la retraite se pose ?

Je suis persuadée que notre démocratie ne peut gagner en clairvoyance, en honnêteté, en efficacité et en représentativité qu'au prix courageux d’un véritable statut juridique de l'élu local, seul capable de favoriser durablement l'émergence de nouvelles têtes aux élections : celles de femmes, de jeunes, d’ouvriers, de candidats issus du secteur privé, en conjuguant une meilleure représentativité de nos territoires avec un véritable contrat à durée déterminée de l’élu, clair pour le citoyen comme pour lui-même.

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